
1. LES ETUDES QUALITATIVES EN CHINE : L'INDISPENSABLE INTERFACE ENTRE
ANNONCEURS
OCCIDENTAUX ET CONSOMMATEURS CHINOIS
A. Le
marché Chinois : un eldorado dont on a longtemps ignoré les
consommateurs
Avec
louverture progressive de la Chine initiée en 1978, et son
entrée dans "léconomie de marché socialiste"
en 1992, le marché Chinois fait figure de nouvel Eldorado pour des
annonceurs occidentaux confrontés à la maturité, voire
la saturation de leurs marchés traditionnels.
Plus
dun milliard de consommateurs potentiels, lélévation
régulière du niveau de vie, les taux de croissance impressionnants
des zones côtières, ont convaincu nombre dannonceurs
occidentaux de se lancer sur le marché Chinois, avec une offre produit
bien souvent identique à celle des marchés occidentaux, et
une totale méconnaissance des mentalités chinoises.
Durant
quelques années, lengouement manifeste des 60 à 100
millions de Chinois "les plus solvables" pour la consommation
de masse, en particulier pour des produits nouveaux permettant dafficher
ostensiblement une réussite "à loccidentale",
a entretenu lillusion selon laquelle tous les produits, quels que
soient leur concept et leur packaging, pouvaient plaire aux consommateurs
chinois : les stratégies des annonceurs occidentaux faisaient peu
de cas des consommateurs eux-mêmes, de leur approche des produits
et de leurs logiques de consommation.
Mais
au cours des cinq dernières années, quelques échecs
retentissants (...) ont souligné la nécessité de sintéresser
de plus près aux consommateurs Chinois et à leurs logiques
de consommation.
B. Les
Chinois : des consommateurs soumis à des influences complexes,
dont
les références évoluent très rapidement
Comme
le rappelle le Sinologue Jean Louis Domenach, les Chinois "consomment
avant tout des systèmes de représentations", et leurs
systèmes de représentation sont particulièrement difficiles
à appréhender pour les occidentaux.
Pour
raisonner de manière schématique, on peut dire que trois
grandes logiques structurent aujourdhui la consommation de produits
"occidentaux" en Chine :
-
la logique des produits "quotidiens courants", pleinement intégrés
aux schémas de consommation quotidiens des Chinois, pour lesquels
les consommateurs disposent de références précises,
à travers notamment une offre locale performante (boissons, laitages,
savon) ;
-
la logique des produits "quotidiens innovants", non encore
intégrés aux schémas de consommation quotidiens
des Chinois, et pour lesquels il nexiste pas dattentes explicites
(assouplissants)
-
la
logique des produits "de statut", où les produits sont
consommés en tant que "signifiants et référents
culturels de loccident", avec comme système de valorisation
implicite de lindividu la "réussite sur le modèle
occidental". (produits de haute technologie, cosmétiques,
parfums)
Bien
que très différentes les unes des autres, et présentant
des degrés dancrage variés dans les référents
culturels et modes de vie locaux (antériorité de lunivers
produit, existence dune offre locale, etc.), chacune des ces logiques
appelle à un décryptage approfondi de la part des annonceurs
occidentaux désireux de simplanter durablement sur le marché
chinois.
Toutes
font en effet écho, de façon plus ou moins directe, à
des référents culturels, des systèmes de valeurs ou
des usages fortement ancrés dans la personnalité chinoise,
quil sagit didentifier et de décoder dès
lors que lon souhaite dépasser les engouements éphémères
pour assurer la pérennité dune offre produit :
-
pour
les produits "quotidiens courants", il sagit bien entendu
de comprendre le fonctionnement du marché chinois, afin dadapter
loffre et les codes produit aux exigences et attentes des consommateurs
(ex: ingrédients, code couleur, typographie ...) ;
-
pour
les produits "quotidiens innovants", il sagit de comprendre
quels pourront être les univers dancrage et référents
du nouveau produit, et didentifier les leviers qui permettront
de susciter lintérêt de consommateurs exprimant à
priori peu dattentes (concept, mise en oeuvre du produit, communication
publicitaire) pour
les produits de "statut", il sagit de comprendre quels
sont les systèmes de valorisation qui entourent pour les Chinois
la consommation de produits signifiant une réussite "à
loccidentale" ou "à la chinoise" et quels
en sont les codes.
En
parallèle, le développement de la consommation de masse a
révélé une évolution rapide des consommateurs
chinois, confrontés à une offre de plus en plus construite
et diversifiée, et particulièrement conscients de la singularité
du "miracle" chinois. On note en particulier lapparition
récente dun schéma de réussite sociale "à
la chinoise" , distinct du modèle occidental précédemment
valorisé, et reposant sur des systèmes de représentation
et les modalités de consommation spécifiques. Ce nouveau
modèle, ancré dans des valeurs spécifiquement chinoises,
jouera un rôle très probablement important dans les phénomènes
de consommation des prochaines années.
C. Les
études qualitatives au service de la compréhension des phénomènes
de
consommation locaux
Dans
ce contexte fait dengouement, de complexité et de constante
mutation, reposant sur un socle de références culturelles
profondément ancré, la mise en place détudes
qualitatives en profondeur nous semble dune importance cruciale pour
les annonceurs occidentaux désireux de simplanter durablement
sur le marché chinois.
Dépasser
les logiques dengouement éphémère pour installer
durablement une marque ou un produit, anticiper les évolutions rapides
des consommateurs chinois, optimiser une offre pour ladapter au marché
chinois supposent en effet de comprendre les processus à loeuvre
auprès des consommateurs chinois, en sintéressant tout
particulièrement à leurs systèmes de représentations,
de valorisation, et aux dynamiques qui les sous-tendent.
Aujourdhui,
un an de pratique concrète détudes qualitatives, basées
sur des méthodes de recueil et danalyse approfondies très
largement inspirées des méthodes françaises (groupes
projectifs, analyse de contenu), atteste que ce type de recherche apporte
des réponses particulièrement adaptées à lenjeu
complexe que constitue pour les occidentaux la connaissance et la compréhension
des consommateurs chinois :
-
exploration
des systèmes de représentation et dattitudes entourant
un produit ou son univers dancrage,
-
explicitation
des valeurs personnelles et sociales en jeu dans la consommation dun
produit,
-
décryptage
des schémas de valorisation induits par les différentes
caractéristiques dun produit (marque, conditionnement, packaging,
code couleur, modalités dusage ou de consommation),
-
identification
des dynamiques dans lesquelles sinscrivent ladhésion
ou le rejet dun produit de consommation,
-
identification
des axes doptimisation les plus porteurs.
2. LA
MISE EN OEUVRE DES TECHNIQUES PROJECTIVES
A. Le
recours aux techniques projectives : un parti-pris de départ
Différents
facteurs nous ont incité à utiliser largement les méthodes
projectives dans la mise en oeuvre de nos études qualitatives en
Chine.
Tout
dabord, compte tenu des enjeux que posait le marché Chinois
aux annonceurs occidentaux, il nous semblait indispensable de mettre en
place des méthodes de recueil dinformation et danalyse
permettant de travailler en profondeur sur les représentations,
attitudes et comportements des consommateurs Chinois, afin non seulement
de décrire mais surtout de comprendre les processus à loeuvre
dans leur consommation.
Dans
ce contexte, lanimation de réunions de groupe selon des techniques
projectives et associatives largement inspirées des méthodes
utilisées en France nous semblait particulièrement riche.
Contrairement aux techniques plus rationnelles, privilégiant le
déclaratif, ces méthodes permettent en effet datteindre
le coeur des représentations, de dégager les schémas
de perception à la fois émergents et latents, pour identifier
et comprendre les logiques à loeuvre dans des univers méconnus.
Par
ailleurs, notre expérience des études qualitatives dans différents
pays européens, notamment en Allemagne et dans les pays Anglo-saxons
(où les techniques projectives sont souvent considérées
comme inadaptées) nous prouvait que la mise en oeuvre et lopérationnalité
des techniques projectives dépendaient bien plus de la "culture
étude" et de la formation de lanimateur local, que de
freins culturels réels au sein des publics interrogés.
Enfin,
notre réflexion sur la civilisation et les mentalités chinoises,
alimentée par la consultation de plusieurs experts, a largement
conforté lidée selon laquelle le public Chinois naurait
aucune difficulté, mais au contraire des prédispositions
positives, à sexprimer à travers des exercices projectifs,
grâce :
-
à
son ancrage dans la civilisation du "signe", de limage
et de la représentation symbolique,
-
aux
habitudes dexpression sous forme dimages et de paraboles.
B. Le choix des techniques projectives à mettre en oeuvre :
une
approche empirique
Concrètement,
avant même de commencer à proposer ces méthodes à
nos clients, nous avons procédé à une phase test,
destinée à sassurer du bon fonctionnement des techniques
projectives auprès des consommateurs chinois, et à sélectionner
les exercices les plus performants.
Nous
avons réalisé une série de réunions de groupe
test, auprès de publics variés (jeunes et adultes, hommes
et femmes, grosses agglomérations et villes moyennes), au cours
desquelles un grand nombre dexercices projectifs ont été
testés.
Ces
exercices, consignés dans la liste suivante, nont fait lobjet
daucune adaptation particulière par rapport à leur
usage en France :
C. Des
méthodes dont lefficacité a dépassé nos
espérances
La
mise en oeuvre des techniques projectives listées précédemment
a concrètement très bien fonctionné.
Les
différents publics Chinois que nous avons eu loccasion de
réunir dans le cadre de nos réunions de groupe (jeunes ;
adultes âgés de moins de 45 ans ; hommes ; femmes) se sont
prêtés avec beaucoup de facilité aux exercices proposés,
et nont présenté aucune difficulté à
sexprimer dans le cadre de ces techniques projectives.
A
lévidence, lhabitude de sexprimer sous forme dimages
et de paraboles permet aux consommateurs chinois de comprendre rapidement
les jeux dassociation ou dimagination qui leurs sont proposés,
et de rebondir facilement sur les propos des autres participants.
De
plus, la comparaison entre le fonctionnement des exercices projectifs et
celui des exercices plus rationnels (préférences, tours de
tables ...), ainsi que la mise en perspective avec linformation recueillie
dans le cadre dentretiens individuels axés sur le vécu
des personnes interrogées, laisse penser que la dynamique de groupe
et le travail en projectif "à la française" constituent
des moyens particulièrement efficaces pour contourner les éléments
de la personnalité chinoise qui constituent des freins à
une expression authentique en public (que ce public soit constitué
dun seul interlocuteur, linterviewer, ou bien encore des autres
participants dune réunion de groupe).
Ces
freins, attachés aussi bien à des facteurs culturels quhistoriques,
sont majoritairement de deux ordres :
-
dune
part, limportance de la notion dhonneur et le caractère
dramatique que représente le fait de se tromper devant les autres
ou de ne pas savoir : il sagit de ne surtout pas "perdre la
face" ;
-
dautre
part, le manque dhabitude à exprimer sa propre opinion en
public, en particulier dans un cadre formel (un frein qui sestompe
avec la "libéralisation" de la Chine, mais qui reste
cependant aujourdhui une caractéristique distinctive importante
par rapport au public occidental).
La
dynamique de groupe et les méthodes projectives y apportent plusieurs
types de réponses.
Ces
méthodes impliquent en effet dévacuer dentrée
les notions de vrai, de faux, ou les "ne sait pas" : il sagit
dune règle impérative au bon fonctionnement du groupe,
et présentée comme telle aux participants.
De
plus, en articulant la prise de parole de chacun autour dexercices
ludiques plutôt que de prises de position rationnelles, ces méthodes
permettent dévacuer la notion dopinion tout au long
du recueil dinformation.
Ainsi,
le principe même dexpression adopté dans le cadre de
réunions de groupe projectives permet déviter les situations
où les consommateurs chinois peuvent se sentir mal à laise
et ne pas exprimer vraiment ce quils ressentent, et dans lesquelles
ils peuvent parfois se bloquer complètement.
3. LA
NECESSAIRE MISE EN OEUVRE D'UN BINOME EUROPEEN / CHINOIS
A. Le
principe de fonctionnement du binôme Européen / Chinois
Compte
tenu de notre volonté de réaliser sur le marché chinois
des études qualitatives approfondies et opérationnelles,
permettant non seulement didentifier mais de décrypter et
de comprendre les schémas de consommation des Chinois au service
de la stratégie marketing de nos clients, la constitution de notre
équipe étude à Shanghaï a reposé sur plusieurs
impératifs.
Il
convenait bien entendu de mettre en place une équipe étude
:
-
maîtrisant
lensemble des techniques détudes qualitatives pouvant
être mises en oeuvre pour répondre aux différentes
problématiques de nos clients (recueil de linformation,
analyse) ,
-
maîtrisant
parfaitement la langue Chinoise, et disposant de lensemble des
références nécessaires pour analyser et interpréter
les données recueillies (référents culturels, connaissance
des modes de vie et marchés locaux, sensibilité aux évolutions
récentes ...),
-
offrant
une connaissance affirmée des problématiques et enjeux
marketing pouvant se poser à nos clients.
Notre
souci de privilégier les méthodes permettant de dégager
les niveaux dinformation les plus approfondis et pertinents pour
nos clients (indépendamment des méthodes les plus couramment
utilisées au niveau local) imposait par ailleurs dencadrer
très étroitement lensemble de la réalisation
des études, de leur conception à la mise en oeuvre détaillée
du recueil dinformation et de lanalyse.
Compte
tenu de linfluence très forte des cultures études locales
dans la mise en oeuvre des méthodes, et donc dans la qualité
de la prestation finale rendue au client, il convenait en effet de former
très précisément les différents intervenants
chinois (animateurs, interviewers, analystes) aux méthodes de travail
que nous jugions les plus performantes.
Nous
avons donc pris le parti de constituer une équipe mixte, organisée
de la manière suivante :
Concrètement,
les équipes chinoises chargées de la réalisation des
réunions de groupe, des entretiens et de lanalyse, sont formées
en permanence aux méthodes de recueil dinformation et danalyse
approfondies (non-directivité, reformulation, techniques projectives
; mise à plat, analyse de contenu) quelles mettent par la
suite en oeuvre.
Sur
chaque étude, des debriefing réguliers réunissant
léquipe mixte autour des développements de lanalyse
permettent de confronter les perceptions et représentations analysés
par les chargés détude chinois, à lexpérience
marketing du directeur détudes européen et aux différentes
facettes de la problématique marketing du client.
Lanalyse
repose donc sur des échanges permanents entre intervenants chinois
et européen, qui permettent de nourrir et de préciser les
axes danalyse de la façon la plus pertinente.
Cette
approche permet aux équipes chinoises de se former progressivement
à notre approche des études et de la réflexion marketing,
alors que léquipe française simprègne
petit à petit des référents et modes de pensée
chinois.
En
outre, cette méthode de travail permet de réaliser une interface
constante entre modes de pensée chinois et occidentaux, particulièrement
importante dans le travail dexplicitation que nous réalisons
auprès de nos clients occidentaux implantés en Chine. Elle
repose en effet sur une mise en perspective systématique des schémas
de fonctionnement des consommateurs chinois et de ceux des consommateurs
occidentaux, qui permet didentifier et de comprendre très
précisément les spécificités la consommation
chinoise et leurs fondements, et de les transmettre de façon la
plus opérationnelle à nos clients.
Les
apports de lapproche bi-culturelle à la pertinence de lanalyse
: un exemple concret
Concrètement,
au cours des derniers mois, plusieurs études nous ont permis de
mettre au jour :
-
dune
part, la très grande attention que portent les consommateurs chinois
à tous les éléments visuels présents sur
un packaging, y compris ceux qui pour des occidentaux peuvent paraître
mineurs (par exemple le R de "registered trademark"),
-
dautre
part, linfluence que chacun de ces éléments visuels
même mineurs peut avoir dans la perception générale
dun produit, en fonction notamment de leur proximité avec
certains idéogrammes.
Ces
éléments ont été particulièrement riches
de sens pour nos clients. Au delà du simple constat de bon ou mauvais
fonctionnement de leur packaging actuel, et des optimisations pouvant être
immédiatement mises en oeuvres, ils ont en effet mis en évidence
une logique de fonctionnement spécifique des consommateurs chinois
à légard des signes visuels : à lavenir,
la prise en compte de cette logique en amont du développement dun
packaging, permettra à nos clients déviter de nombreux
écueils et de raisonner de manière plus prospective.
Or,
la mixité de léquipe chargée de lanalyse
a joué un rôle fondamental dans la mise en évidence
de cette spécificité, et dans la compréhension de
ses clés de fonctionnement. En effet, une équipe chinoise
elle même imprégnée de cette attitude, et ne disposant
daucune référence sur le fonctionnement différent
des consommateurs occidentaux, naurait pas été à
même didentifier à quel point le degré dattention
des consommateurs chinois au plus petit signe visuel était distinctif
de leur façon dappréhender un packaging.
Parallèlement,
une équipe occidentale naurait pu identifier les schémas
de décodage de ces différents éléments visuels
sans laide dun analyste chinois : ces schémas sappuient
en effet très largement sur la similarité ou la proximité
existant entre ces signes visuels et les idéogrammes, que seule
une très bonne connaissance de la langue chinoise permet de découvrir.
Une
illustration de la puissance de compréhension des études
qualitatives approfondies : la spécificité des symboliques
du rouge en Chine
Les
symboliques traditionnelles du rouge : une grille de lecture pertinente
mais insuffisante
Parallèlement
à limportance des signes visuels, les études qualitatives
en profondeur que nous avons réalisées au cours des derniers
mois ont attiré notre attention sur limportance que revêt
pour les consommateurs chinois la signification des couleurs.
Les
cas précis que nous avons étudiés nous ont amené
à nous pencher en particulier sur le rouge, couleur fortement ancrée
dans la culture chinoise, et sur ses symboliques.
Afin
de mieux appréhender les symboliques du rouge dans certains univers
de consommation féminins (maquillage, vêtements, produits
de luxe), nous avons réalisé en Chine et en France une étude
exclusivement centrée sur cette couleur. Cette étude, réalisée
à lidentique dans les deux pays, sest appuyée
sur des réunions de groupe projectives, auprès de jeunes
femmes (18-25 ans) et de femmes plus âgées (30-40 ans).
Cette
étude ne prétend pas raisonner sur lensemble des connotations
et symboliques attachées à la couleur rouge. Par exemple,
laxe de recherche retenu ne nous a pas permis de travailler sur les
thématiques directement attachées au rouge comme la couleur
du sang, référence universelle sil en est.
Les
symboliques attachées au sang, très largement occultées
par les personnes interrogées en tant que telles, semblent toutefois
sous-tendre les dimensions que nous avons mises au jour.
Traditionnellement,
la couleur rouge réfère en Chine à trois principaux
Létude
que nous avons réalisée témoigne de la validité
de ces trois grandes références comme système de lecture
général. Mais elle révèle également
:
-
que
chacun de ces univers de référence recouvre des nuances
multiples, quil sagit de bien identifier dès lors
que lon souhaite identifier les potentialités dun
produit ou dun packaging rouge,
-
que
la signification de ces références sorganise autour
dun contenu spécifiquement chinois ; à titre dexemple,
les connotations attachées à la notion de "séduction"
du rouge sont nettement différentes pour les consommatrices chinoises
et françaises,
-
que
loffre occidentale, avec en particulier la mise en scène
du rouge dans loffre de produits de luxe, semble aujourdhui
ouvrir de nouveaux champs de références dans lesprit
des consommatrices chinoises.
B. La pertinence dune étude qualitative
en profondeur dans lidentification
des
référents du rouge
LE
ROUGE "SEDUCTION"
Les
références à la séduction dominent largement
les univers évocatoires des consommatrices, quelles soient
chinoises ou françaises. Mais les registres de cette séduction
sont particulièrement différents.
Pour
les femmes chinoises
-
le
rouge séduction emprunte à la nature, à sa beauté
et à son pouvoir dattraction (on parle doiseaux, de
fleurs, mais aussi des fruits rouges fortement appétants) ; il
sagit ainsi dune valeur de séduction véridique,
authentique
-
le
raffinement et lélégance associés à
la couleur rouge sappuient aussi bien sur des attributs de perfection
de la couleur rouge elle-même (délicatesse, finesse, pureté,
éclat des rouges lumineux et des pourpres en particulier), que
sur des connotations attachées à la mise en scène
du rouge autour des produits de luxe occidentaux (caractère haut
de gamme, luxueux, majestueux et un peu inaccessible des rouges à
lèvres Chanel ou Dior, des mannequins photographiés sur
un tapis rouge ...)
-
les
attributs dune séduction falsifiée ou détournée
sont présents, mais relativement rares : ils réfèrent
alors à lusage de la couleur rouge par les courtisans et
les prostituées, évoquant alors le "bas peuple"
Pour
les femmes françaises
-
le
pouvoir de séduction porté par la couleur rouge évoque
très explicitement la sensualité ; la couleur rouge est
en effet fortement ancrée dans lagressivité : lutilisation
du rouge séduction est donc délibérée, intentionnelle,
et ne peut à ce titre être ancrée dans lauthenticité
-
selon
lusage que lon fera du rouge dans la recherche de séduction
(choix du rouge, mise en scène du rouge), la sensualité
induite sera contenue, noble et raffinée (exaltation de la féminité)
ou bien au contraire totalement débridée et ancrée
dans une sexualité qui peut être vicieuse (avec un sentiment
de manque de contrôle et de prise de risque)
-
en
conséquence, les références à la vulgarité
sont nombreuses : le rouge fait courir le risque à la femme qui
le porte, dêtre vulgaire sans forcément sen
rendre compte
LE
ROUGE "BONHEUR"
Les
évocations liées au bonheur constituent le second grand pôle
dévocation du rouge pour les consommatrices chinoises. En
revanche, ce pôle est secondaire dans les représentations
des consommatrices françaises.
Pour
les consommatrices chinoises
Le
rouge recouvre pour les consommatrices chinoises différentes expressions
du bonheur :
- la
félicité, à travers la gaieté et la joie,
mais aussi la chance
- la
fête.
Il
symbolise également le bien-être des personnes, à travers
des relations proches, chaleureuses et harmonieuses, mais aussi lévocation
de personnes à laise, au caractère ouvert.
Enfin
le rouge évoque fortement les bonheurs attachés à
la période de lenfance : linsouciance, la fraîcheur
et le jeu.
Pour
les consommatrices françaises
La
thématique du bonheur nest pas associée en tant que
telle à la couleur rouge par les consommatrices françaises
: dans le registre émotionnel, elles associent unanimement au rouge
des sentiments violents (violence, jalousie, provocation, agressivité).
En
revanche, on décèle des références à
un bien-être intimiste, attaché à limage que
se font les Françaises dun confort oriental feutré
et chaleureux : tapis épais, coussins, tentures, lumières
douces.
Par
ailleurs, comme pour les consommatrices chinoises, la couleur rouge véhicule
les bonheurs de lenfance, avec une dimension toutefois plus dynamique
: on entre dans lunivers de léveil, avec des activités
bruyantes et désordonnées.
LE
ROUGE "AUTORITE", "POUVOIR"
Les
références directes à lautorité sont
moins présentes auprès des femmes chinoises que celles ayant
trait à la séduction et au bonheur. Toutefois, le poids de
certaines thématiques ayant trait à la force du rouge et
à différentes formes dexpression du pouvoir ou contre-pouvoir
féminin, laisse penser que la référence du rouge à
lautorité et au pouvoir masculin est majeure, mais largement
occultée (le pouvoir reste très probablement un domaine sur
lequel on ne sexprime pas, de même que le communisme, absent
des groupes réalisés en Chine).
Pour
les consommatrices chinoises
Le
rouge lorsquil est foncé, réfère à lautorité
paternelle, à la domination masculine (rigueur familiale, obéissance
des enfants) et également à la sphère du pouvoir,
à travers notamment le monde des puissants (tapis rouge, démonstrations
de statut et de pouvoir à travers un mobilier rouge "mahogany").
Ces évocations ayant explicitement trait au pouvoir masculin sont
toutefois peu nombreuses.
. En
revanche, le rouge (notamment le rouge lumineux) réfère de
façon plus générale pour les femmes chinoises à
une certaine forme de pouvoir (et contre-pouvoir) féminin, également
lié à la puissance de séduction attribuée au
rouge : il ne sagit pas alors dune prise de pouvoir en force,
mais de charisme et de pouvoir par influence (concubine Yang GuiFei).
Au
quotidien, et lorsquil est décliné au féminin,
le rouge symbolise par ailleurs assez fortement la liberté et lémancipation
de la femme.
Enfin,
mais de façon assez mineure, le rouge peut être associé
à la violence, à travers des contrastes forts ("une
boule de feu dans la neige")
Pour
les consommatrices françaises
Si
le rouge ne parle pas directement dautorité pour les consommatrices
françaises, il évoque fortement lunivers de la puissance
masculine (voitures de sport) et de la force vitale (énergie, efficacité,
rapidité).
Lorsquil
parle de pouvoir au féminin, et contrairement à ce que lon
peut remarquer auprès des Chinoises, le rouge réfère
alors très largement à des relations de force : il sagit
dun pouvoir sans scrupules ni nuance, souvent manipulateur et parfois
destructeur.
CONCLUSIONS
Les
études qualitatives sont dune importance capitale pour les
annonceurs occidentaux désireux de simplanter sur des marchés
quils ne connaissent pas.
Pour
les consommateurs, tous les produits, y compris ceux qui peuvent apparaître
comme totalement nouveaux, font en effet écho à des systèmes
de références (culture, coutumes) à des logiques de
consommation et des schémas de valorisation quil sagit
didentifier et de comprendre.
Notre
expérience des études qualitatives en Chine témoigne
que le recours à des techniques de recueil dinformation et
danalyse approfondies, et à lexpertise complémentaire
dune équipe mixte, sont dune grande efficacité
pour nos clients : il nous semble établit que seules ces méthodes,
avec le concours très pointu des techniques projectives, permet
de dépasser les stéréotypes et les réactions
de façade, pour comprendre les potentialités réelles
dun concept ou dun produit.
Dès
lors, trois grands enseignements peuvent être retirés de notre
expérience des études qualitatives en Chine.
La
maîtrise des techniques détude proprement dites (techniques
de recueil de linformation, techniques danalyse, mise en oeuvre)
et des problématiques marketing auxquelles sont confrontés
nos clients est fondamentale. Seuls des praticiens détude
confirmés sont à même de réaliser des études
aussi sensibles, et de délivrer aux annonceurs des clés de
compréhension opérationnelles.
Lexpertise
danalystes locaux, imprégnés de la culture, des traditions
et des référents nationaux, est bien entendu dune importance
cruciale pour garantir une analyse fine et pertinente.
Toutefois,
linterface avec une équipe occidentale contribue largement
à enrichir lanalyse locale : la mise en perspective, la comparaison
avec les marchés occidentaux permet de mettre en lumière
des spécificités souvent très éclairantes,
dont limportance pourrait échapper à une équipe
locale.
Les
obstacles culturels bien souvent invoqués dans la mise en place
des études internationales, en particulier lorsquil sagit
des techniques projectives et du quali "à la française",
doivent être relativisés : il sagit bien souvent dobstacles
reposant sur des cultures études locales peu familières de
ce type de techniques.
De
fait, dès lors que certaines méthodes semblent susceptibles
dapporter un niveau dinformation plus riche que les autres,
seul une phase de pilotage permettant de tester les techniques à
mettre en oeuvre, autorise à statuer sur le fonctionnement et
Les
auteurs
Laurence
Parisot, Président du Groupe IFOP
Christophe
Jourdain, Directeur dIFOP China
Anne
Panis-Lelong, Directeur de la Démarche Qualitative, IFOP France