Sollicité
en amont ou en aval du processus dinnovation, son intégration
à la démarche de développement elle-même se
heurte à deux obstacles majeurs, auxquels les méthodologies
détude traditionnelles ont du mal à remédier
:
-
la
barrière de "compétence" et de langage existant entre le
consommateur et les professionnels de lentreprise (en particulier
les "techniciens" de la recherche et développement),
-
le
relatif "conservatisme" de ce consommateur, qui nappréhende
bien entendu la nouveauté quà travers le champs de
références dont il dispose, et qui a du mal à se
projeter dans linconnu.
Or,
face à la multiplication des "fausses" innovations ou des innovations
"prétexte" rapidement sanctionnées par le marché,
il semble bien que la clé de lanticipation et de la vraie
innovation réussie réside dans une inter-relation beaucoup
plus étroite et active entre professionnels de lentreprise
dune part et consommateurs dautre part.
Dans
ce contexte, lexemple des "Conférences publiques de Consensus"
mises en oeuvre dans plusieurs pays européens dans le cadre de problématiques
dopinion publique à forte dimension scientifique, nous offre
un exemple particulièrement riche de potentialités.
En
créant les conditions dun débat à la fois ouvert
et constructif entre des publics quopposent traditionnellement des
langages, des intérêts et des niveaux de compétence
extrêmement différenciés - les citoyens, les experts
scientifiques, les pouvoirs publics - ces conférences ont en effet
permis de réintégrer les citoyens dans des processus dévaluation
et de prise de décision complexes, jusqualors réservés
aux publics experts, en leur donnant notamment les moyens de devenir une
véritable force de proposition.
Etablir
la concertation entre professionnels de lentreprise et consommateurs
: une clé dans les questions relatives à linnovation
Le
paradoxe de linnovation en marketing : un consommateur au coeur de
la problématique de linnovation, mais peu et mal intégré
à son processus
Quil
sagisse de produits de grande consommation, de biens déquipement
ou de services, que lon mette en jeu ou non des avancées technologiques
réelles, le consommateur se situe au coeur de la problématique
de linnovation.
Il
semble aujourdhui établi que le succès dune innovation
repose largement, si ce nest essentiellement, sur lexistence
dun bénéfice réel pour le consommateur : ce
dernier est devenu indifférent aux seules innovations technologiques,
aux seuls effets dannonce ou de nouveauté.
Les
"fausses" innovations, les innovations "prétexte", mais aussi les
innovations dont les bénéfices (même réels)
ne seraient pas suffisamment explicites, sont ainsi de plus en plus rapidement
écartées par le marché.
La
logique voudrait donc que ce consommateur, qui sanctionnera in fine la
qualité de la nouveauté qui lui est proposée, soit
intégré le plus en amont possible dans le processus dinnovation.
Or aujourdhui encore, les processus dinnovation et la façon
dont ils sont mis en oeuvre intègrent peu, et bien mal, le point
de vue de ce consommateur.
Les
processus dinnovation restent bien plus souvent motivés par
des logiques entrepreneuriales que par lécoute des consommateurs.
Linnovation
se résume bien souvent à un cycle (certes vertueux) de réactions
aux évolutions de la concurrence et du marché, et sinscrit
plus rarement dans une véritable logique danticipation des
besoins et aspirations des consommateurs (doù la légion
de fausses innovations, dinnovations prétextes qui submergent
bon nombre de marchés de grande consommation).
En
parallèle, une lecture rapide de la presse professionnelle montre
que lon valorise plus souvent linnovation en tant que vecteur
de dynamisme et de motivation pour les publics internes de lentreprise,
que comme source de mieux être pour les consommateurs (ce dernier
argument étant semble-t-il réservé aux seuls arguments
publicitaires).
De
plus, la place réservée aux consommateurs-usagers dans les
processus dinnovation reste extrêmement modeste. Consultés
en amont ou en aval du processus dinnovation pour éviter des
erreurs dorientation majeures et des investissements inutiles, ils
sont en revanche très largement niés dans leur force de suggestion
et de proposition (une négation qui ressemble même parfois
à du mépris).
Un
paradoxe qui sappuie sur des barrières de langage et de "compétence"
Cet
état de fait sappuie bien entendu sur un ensemble de réalités,
que les approches consommateur traditionnelles ont du mal à surmonter.
Tout
dabord, les consommateurs ont du mal à appréhender
la nouveauté et ses apports, ou à être créatifs,
dès lors que lon ne sinscrit pas dans des références
ou des dynamiques proches ou prolongeant assez directement celles dont
ils sont familiers (ces références étant largement
dictés et entretenus par le marché lui-même). Dès
lors, leurs schémas daspiration (motivations, besoins, attentes)
ou de réactions (implication, adhésion, rejet) sont la plupart
du temps, et légitimement, conformistes, car cohérents avec
ce quils connaissent et sont à même denvisager.
Par
ailleurs, les publics de lentreprise, et en particulier les professionnels
dépositaires de lexpertise et du savoir-faire technique, ont
du mal à se départir (dès lors quil sagit
de leur univers produit) de leurs langages et logiques de professionnels
; ils sont le plus souvent déconnectés des réalités
consommateurs, quils ont du mal à appréhender "simplement".
Dès
lors, la mission (et le challenge*) des études marketing se résume
bien souvent dans les problématiques dinnovation, à
établir une interface entre ces deux publics fondamentaux qui ne
parlent pas le même langage. Comme lillustre le schéma
suivant, ces publics interviendront ainsi successivement dans les différentes
étapes du processus de développement dun nouveau produit,
mais ne seront jamais amenés à communiquer directement.
|
ETUDE
EXTERNE
OU INTERNE
Analyse
des besoins et des attentes des consommateurs
|
ETUDE
EXTERNE
OU INTERNE
Recherche
créative, avec des individus spécialisés dans le
type d'approche
|
DECOUVERTE
EN R&D
|
|
INTERFACE
ETUDES
Communication
des beoins et attentes des consommateurs à la Direction Marketing
INTERFACE
MARKETING
Communcations
des beoins et attentes conommateurs, des préconisations marketing
à la R&D
|
|
|
Développement
d'un nouveau concept, d'un nouveau produit par le Marketing et la R&D
Test
de validité du nouveau concept / de la nouvelle offre produit
auprès des consommateurs
|
(*)
on peut à ce titre parler du "bilinguisme" indispensable aux praticiens
des études de marché
Les
méthodes mises en oeuvre intègrent ainsi lincommunicabilité
entre professionnels et consommateurs comme un fait acquis, incontournable,
auquel on ne saurait remédier, sans jamais chercher à établir
les conditions favorables à un dialogue entre ces deux publics fondamentaux
de linnovation.
En
particulier, on cantonne le consommateur ou lusager à un rôle
de spectateur passif du processus dinnovation. On lobserve,
on écoute ses griefs, sans pour autant considérer quil
puisse développer une force de proposition pertinente ; on lui demande
de statuer sur un concept ou une offre produit déjà formulés,
sans lui donner les moyens de sapproprier les différentes
facettes de linnovation proposée.
Un
paradoxe porteur deffets pervers pour linnovation
En
soi, cette méthode ne serait pas insatisfaisante si elle ne comportait
aucun risque de brider linnovation. Mais il est clair que cette méthode
est porteuse de ses propres limites, et quelle peut se révéler
particulièrement réductrice.
Tout
le problème réside bien entendu dans le fait de solliciter
le consommateur dans son schéma de besoins et attentes actuelles
(que ce soit en amont ou en aval), sans lassocier au développement
du concept et sans lui permettre de se lapproprier.
Dune
part cette logique tend perpétuer linnovation dans le cycle
limité de réactions et dajustements aux évolutions
du marché que nous avons déjà évoqué,
et donc à limiter le champs et la portée de linnovation.
Dautre
part, lorsque la logique danticipation est présente, on prend
le risque de voir systématiquement écartés par les
consommateurs des développements particulièrement innovants,
inclassables dans les structures actuelles du marché, et dont les
utilisateurs potentiels (dans le champs de leurs références
actuelles) ont du mal à appréhender les apports : on sait
bien ainsi quen France, si lon avait suivi les études
consommateurs traditionnelles, la Carte Bleue, les radio-messageries de
poche, le premier monospace, et bien dautres encore, nauraient
pas vu le jour.
Doù
la tentation pour un certain nombre de professionnels (annonceurs, publicitaires),
de ne pas faire intervenir le consommateur dans le processus dévaluation
de concepts, produits ou créations publicitaires innovants. On mise
alors intégralement sur le savoir-faire des différents "professionnels"
de linnovation, pour proposer de nouveaux produits ou services adaptés
aux besoins (parfois encore inexistants) des consommateurs.
On
se situe alors dans le credo de la volonté, selon laquelle "le consommateur
ne peut savoir ce dont il a besoin : la nouvelle offre quon va lui
proposer générera delle-même les nouveaux besoins",
et lon prendra le parti de lancer le nouveau produit. Une philosophie
qui peut coûter très cher ...
Dans
un cas comme dans lautre, la place réservée au consommateur
dans le processus dinnovation nous semble inadaptée : on se
coupe dune force de proposition que lon considère à
priori comme défaillante, et que lon ne se donne pas les moyens
de capter.
Or
la société fourmille dexemples dinitiatives individuelles,
dexpériences originales réussies de personnes privées,
qui échappent aux logiques (elles aussi bien souvent trop "traditionnelles")
des institutionnels et des professionnels, mais qui peuvent constituer
des sources dinspiration particulièrement riches et dynamiques.
Le développement du secteur associatif en France en témoigne
largement.
Cest
pourquoi il nous semble important de réfléchir à de
nouvelles approches, permettant délargir le champs et la portée
de linnovation, en intégrant la force de proposition des consommateurs.
Ces
approches, qui viseront à privilégier les logiques anticipatives,
devront nécessairement veiller :
-
à
dépasser les univers produits proprement dits et leurs logiques
actuelles, pour sintéresser à lensemble des
inspirations présentes dans la société, et en apprécier
les implications dans leur globalité : en ce sens, on ne cantonnera
pas le consommateur à sa fonction dutilisateur, mais on
lintégrera dans son identité de consommateur-citoyen
;
-
à
surmonter les traditionnelles contraintes de langage, de compétence,
et de faculté à appréhender la nouveauté,
qui sont autant de boulets pour la créativité,
-
à
permettre aux consommateurs dappréhender toutes les implications
dune innovation produit, et éventuellement den identifier
dautres, qui auraient échappé aux professionnels
(détournement de la fonction initiale dun produit par exemple).
Les
"Conférences publiques de Consensus": un exemple unique de réintégration
du grand public dans les "débats dexperts"
Il
ne sagit pas ici de dresser un panorama complet et exhaustif des
vertus des Conférences Publiques de Consensus, ni de lensemble
de leurs potentialités.
Aujourdhui,
les Conférences Publiques de Consensus sont de plus en plus largement
répandues, mais aussi étudiées et médiatisées
: elles apparaissent comme une nouvelle forme dexercice de la démocratie,
qui passionne les chercheurs en Science politique, et a le vent en poupe
auprès des institutions de nombreux pays européens. A titre
dexemple, depuis lintroduction de cette démarche en
France en 1998, plus de 20 conférences publiques de consensus ont
déjà été réalisées, notamment
dans le cadre des Etats généraux de la santé, sous
le nom de "Forums nationaux citoyens".
Ce
qui nous intéresse en tant que praticiens des études et du
marketing, cest que les Conférences publiques de consensus
constituent jusquà présent une expérience unique
de débat et déchanges de vues entre des publics quopposent
traditionnellement des langages, des intérêts et des niveaux
de "compétence" très différenciés : le grand
public, les experts (notamment les scientifiques) et les pouvoirs publics.
En
particulier, la mise en oeuvre de ces conférences et les différentes
étapes sur lesquelles elles sappuient sont entièrement
dédiés à la création des conditions nécessaires
à létablissement de ce débat.
En
ce sens, les Conférences publiques de Consensus peuvent constituer
une source dinspiration importante pour nous donner enfin les moyens
de réintégrer les consommateurs dans les processus dinnovation
marketing, en dépassant les traditionnels clivages de compétence
et de langage, et en établissant une véritable inter-relation
entre la recherche et développement et le destinataire final.
La
genèse des "Conférences publiques de Consensus" : réintégrer
les citoyens dans des processus dévaluation complexes
Les
"Conférences publiques de Consensus" sont nées au Danemark
en 1987 de la volonté de réintégrer les citoyens dans
des processus dévaluation et de prise de décision complexes,
jusqualors réservés à des publics experts.
Ces
conférences ont en effet tout dabord été développées
autour de problématiques dopinion publique à fortes
connotations scientifique, technologique ou éthique, souvent sujettes
à controverse, et particulièrement difficiles à appréhender
(dans leurs différents aspects, et notamment dans leurs implications
pour la société civile) pour le grand public comme pour les
experts : thérapie génique, animaux "technologiques", plantes
biotechnologiques, OGM, traitement de linfertilité ...
La
mise en place de ces conférences répondait à un impératif
majeur : créer les conditions dun débat à la
fois ouvert et constructif entre des publics - citoyens, experts scientifiques,
pouvoirs publics - quopposent traditionnellement des langages, des
intérêts et des niveaux de compétence extrêmement
différenciés, et ce afin :
-
de
clarifier les perceptions et les attitudes du grand public sur le sujet,
-
denrichir
le point de vue des experts, en identifiant la façon dont sétablissent
les enjeux auprès du public, les termes dans lesquels ils se posent,
les dimensions de la vie quotidienne quils mettent en jeu
-
de
permettre au grand public de faire connaître son avis de manière
argumentée,
-
de
déterminer in fine (doù lappellation initiale
de ces conférences) le niveau de consensus pouvant être
atteint sur cette problématique complexe, au sein du grand public
dune part, du grand public et des experts dautres part, didentifier
les points de convergence et de divergence.
Sur
la base de lexemple Danois, les Conférences publiques de Consensus
se sont développées dans différents pays dEurope
du Nord (Pays-Bas, Angleterre, Allemagne), puis ont fait leur apparition
en France en 1998. Elles ont ainsi apporté la preuve que leur démarche
était adaptable à des contextes culturels différents.
Par
ailleurs, la richesse de la démarche et des différentes étapes
qui la composent ont rapidement conduit à un élargissement
de ses champs dapplication et de ses finalités.
Si
les thématiques scientifiques et éthiques demeurent des thématiques
centrales des Conférences de consensus, celles-ci sont également
mises en oeuvre aujourdhui autour de problématiques dintérêt
général (transports) ou de développements à
venir (équipements touristiques).
Les
22 "Forums de citoyens" mis en oeuvre durant lhiver 1999 dans le
cadre des états généraux de la santé concernaient
ainsi des sujets aussi divers que ....
De
même, les objectifs de ces conférences peuvent aller de lémergence
dun consensus, à la clarification des attentes et des préoccupations
des citoyens, en passant par la réintégration des citoyens
dans le processus démocratique, ou par la mise en avant dun
processus de concertation (que celui-ci soit réel ou démagogique).
Les
différentes étapes de mise en oeuvre des "Conférences
publiques de Consensus"
Comme
nous lavons déjà évoqué, la mise en oeuvre
des Conférences de Consensus est entièrement dédiée
à la création des conditions nécessaires à
létablissement dun débat ouvert et constructif
entre les citoyens et les experts / professionnels / pouvoirs publics.
Chacune
des étapes qui la composent est fondamentale, car elle apporte une
réponse précise aux différents obstacles qui pourraient
venir entraver ou fausser ce débat.
Sous
la responsabilité dun comité de pilotage, qui doit
impérativement se prémunir de tout ce qui pourrait ressembler
(volontairement ou involontairement) à une tentative de manipulation
ou de récupération (politique ou commerciale), sont mis en
place :
Une
fois ces panels constitués, un dispositif de "préparation"
de la Conférence publique est organisé, qui permet de garantir
le bon fonctionnement du débat.
Ce
dispositif de préparation est essentiel, et fait partie intégrante
de la Conférence publique : il constitue une clé essentielle
dimplication des participants, de leur imprégnation aux différents
aspects de la problématique, et donc de la qualité du débat.
Il doit à ce titre être étroitement contrôlé
par le comité de pilotage.
Les
Conférences de consensus sarticulent ainsi autour des étapes
suivantes.
1.
Sélection des acteurs du débat
Constitution
du panel de "profanes"
10
à 15 citoyens, nayant aucune connaissance particulière
du sujet, mais recrutés de manière à illustrer les
différents points de vue pouvant exister au sein du public (milieux
diversifiés), et témoignant de capacités découte
et douverture au débat.
Constitution
dun corpus de documentation relatif au sujet, couvrant les différents
aspects du problème posé et de ses implications
Constitution
du panel dexperts
10
à 12 experts reflétant des points de vue opposés ou
des intérêts contradictoires, qui peuvent être aussi
bien des personnes ayant des connaissances scientifiques ou professionnelles
reconnues dans le domaine, que des personnes ayant des opinions ou des
approches légitimées par leur appartenance à une organisation
concernée par le sujet (ex : associations)
Choix
dun médiateur - animateur
Un
professionnel expérimenté de la communication et de la gestion
de groupe, mais non expert du sujet, qui aura pour tâche dassister
le panel de "profanes" dans la préparation de la conférence
débat proprement dite, et dêtre le président-animateur
de cette dernière.
2.
Formation du panel de profanes
Elle
se déroule au cours de sessions de préparations organisés
autour du médiateur-animateur et de lintervention dexperts.
Préparation
du panel à son rôle de "jury-citoyen"
Acquisition
des connaissances fondamentales sur le sujet par le panel de "profanes"
-
Lecture
de la documentation relative au sujet, validée par le comité
de pilotage
-
Formation
des "profanes" aux différents aspects de la problématique,
par des experts reflétant des points de vue opposés ou
des intérêts contradictoires
Préparation
de la conférence publique
-
Etablissement
de la liste des questions principales et secondaires devant être
posées aux experts lors de la conférence publique, et formulation
des questions
-
Proposition
pour la composition du panel dexperts de la conférence (sur
la base dune liste dexperts suggérée par le
comité de pilotage), en fonction des questions formulées
3.
Organisation de la Conférence Publique
Interrogation
des experts par le panel de "profanes" au cours de la Conférence
publique
Evaluation
des réponses obtenues de la part des experts, et du débat
suscité avec le public, et reformulation éventuelle de certaines
questions
Rédaction
dun document final exposant :
-
le
point de vue du panel de profanes sur les différents aspects de
la problématique dont ils ont débattu, leurs points de
convergence et de divergences
-
les
recommandations éventuelles du panel de profanes
Présentation
publique
du rapport du panel de profanes, sur lequel les experts peuvent être
amenés à réagir
Conférence
de presse
Les
"Conférences publiques de consensus" : des clés de fonctionnement
qui méritent dêtre prise en compte par les approches
marketing, en particulier lorsquil sagit dinnovation
Sans
prétendre transposer directement la démarche des Conférences
publiques de consensus à lunivers de linnovation marketing,
leurs principes fondateurs et les enseignements directs de leur mise en
oeuvre nous paraissent riches denseignements, en particulier
-
la très
grande attention qui doit être apportée à la sélection
du panel des "profanes", et notamment du facteur de motivation, qui
pourrait utilement nous inspirer pour les études qualitatives
que nous réalisons quotidiennement,
-
le caractère
primordial de la phase de préparation de la conférence,
dans sa dimension de formation mais surtout dimprégnation
aux différents aspects de la problématique.
Un
dialogue experts - grand public qui tient ses promesses
Dune
part, ces conférences ont clairement établi quil était
possible, dès lors que lon sen donnait les moyens, détablir
une communication bilatérale, productive et constructive entre des
publics appartenant a priori à des mondes différents : les
experts scientifiques et le grand public.
Dautre
part, elles ont apporté la preuve que des citoyens "ordinaires",
dûment éclairés, pouvaient apporter une contribution
importante et enrichissante dans lévaluation de questions
complexes : à titre dexemple, la conférence organisée
dans le cadre des états généraux de la santé
sur le thème "Bien vieillir en France aujourdhui", a montré
que cette problématique débordait largement les questions
directement liées à la santé, et devait en particulier
prendre en compte la question des conditions matérielles et financières
de la retraite.
Au
delà de la clarification de ses attentes et de ses aspirations,
les conférences publiques de consensus donnent donc effectivement
au grand public les moyens dêtre une force de proposition et
de suggestion.
Le
recrutement et la sélection des participants : vers une meilleure
prise en compte du facteur de la motivation ?
Le
recrutement et la sélection du panel de profanes sappuie sur
des principes de base identiques à ceux qui prévalent pour
les études qualitatives.
-
Léchantillonnage
par type
On
ne cherche pas à être représentatif (au sens quantitatif
du terme) dune population de référence, mais à
prendre en compte lensemble des postures, des logiques pouvant
exister à légard du sujet étudié ;
il conviendra donc didentifier, a priori, tous les critères
susceptibles dinduire des logiques de fonctionnement différentes
par rapport au sujet.
A
titre dexemple, les critères de sélection mis en
oeuvre par lIFOP pour la conférence sur les OGM visaient
à couvrir la diversité sociologique de la France, en tenant
compte de critères comme le sexe, lâge, la profession,
lhabitat, lappartenance et la pratique religieuse, la proximité
partisane, lappartenance à des associations, mais aussi
le rapport à la science et à la technologie, à travers
le niveau déquipement en nouvelles technologies, le niveau
dintérêt et la croyance en la science.
-
Limplication
des personnes sélectionnées à légard
du sujet
Comme pour
toute étude qualitative, elle est indispensable pour obtenir un
débat suffisamment riche et approfondi ; dans le cas des conférences
publiques, encore plus que pour des études qualitatives traditionnelles,
il convient bien entendu de prendre toutes les précautions nécessaires
pour écarter les personnes qui pourraient avoir des intérêts
particuliers (politiques, militants, ou professionnels) à défendre
-
Lhomogénéité
des compétences par rapport au sujet (qui rejoint le point précédent)
Il
sagit de sélectionner des personnes nayant aucune
connaissance particulière du sujet, mais des niveaux dinformation
et dexpression équivalents (éviction des professionnels)
Mais
les Conférences publiques de consensus diffèrent bien entendu
des méthodes de recueil dinformation qualitatives sur deux
points majeurs, qui ont de nettes répercussions sur la sélection
des personnes qui y participent.
Dune
part, elles ont pour objet de mettre en oeuvre un débat entre les
citoyens et les experts, auquel bien entendu chacun des citoyens sélectionné
devra apporter sa contribution. Outre les critères précédemment
énoncés, la sélection des participants intégrera
donc nécessairement une évaluation de la capacité
découte des futurs participants, et de leur ouverture au débat.
Dautre
part, ces conférences engagent bien entendu beaucoup plus nettement
et personnellement les citoyens qui y participent, en leur imposant notamment
un certain nombre de contraintes (weeks-end bloqués, lecture de
documentation pouvant être implicantes). Le facteur de la motivation
apparait donc comme une clé essentielle de la sélection de
ces citoyens, et rend nécessaire une procédure de recrutement
en deux étapes :
.1.
Recrutement de personnes se déclarant prêtes à participer (cf recrutement qualitatif) |
À |
.2.
Evaluation approfondie des personnes pré-sélectionnées sur
les critères découte, douverture au débat,
de schéma de motivation |
À |
Sélection finale des 10 à 15 participants |
Sur
cette base, plusieurs modes de sélection des participants ont été
développés en France ou à létranger :
recrutements initiés par une démarche volontaire (annonce
dans la presse, n¡ vert), recrutements sur la base de panels, de fichiers
de recruteurs spécialisés, recrutements ad hoc.
La
mise en oeuvre de différentes de ces méthodes dans le cadre
des 22 "forums nationaux citoyens" des Etats Généraux de
la Santé montre quen France, il est préférable
de bannir les procédures uniquement basées sur le volontariat,
qui touchent trop souvent des individus atypiques, souhaitant faire valoir
des positions, et qui ne satisferont pas par la suite les critères
découte et douverture au débat.
De
fait, à loccasion de chacun des recrutements de panels de
citoyens effectués dans le cadre des conférences publiques
de Consensus, lIFOP a privilégié :
-
un
recrutement ad hoc en face à face, permettant immédiatement
une meilleure sensibilisation des futurs participants aux enjeux de la
démarche,
-
une
phase dapprofondissement du profil et des motivations des personnes
pré-sélectionnées, menée individuellement
par des psycho-sociologues.
Donner
les moyens au grand public de devenir une force de proposition : limportance
de limprégnation
Le
deuxième grand enseignement des Conférences publiques de
consensus pour les approches marketing réside dans le caractère
primordial de la phase de préparation de la conférence proprement
dite.
Cest
bien entendu la formation des citoyens aux différents aspects de
la problématique, et notamment à ses aspects les plus techniques,
qui offre la possibilité de les faire communiquer et débattre
avec les experts.
Mais
la richesse du processus de préparation des conférences dépasse
largement cet aspect dapprentissage formel. Il sappuie en effet
sur une véritable démarche dimprégnation, qui
permet aux participants de sapproprier les différents aspects
de la problématique au fur et à mesure, et donc dêtre
à même den appréhender les implications.
Une
fois de plus, les 22 Conférences réalisées en France
dans le cadre des Etats Généraux de la santé ont révélé
limportance de cette phase de préparation, même lorsque
le sujet de la Conférence nétait pas très technique.
Ainsi, il apparaît que les panels de citoyens ont eu le sentiment
daller beaucoup plus loin dans leur mission lorsque la préparation
sest déroulée sur plusieurs jours, spécialement
dédiés à ce travail (week-ends par exemple), alors
que ceux pour lesquels cette préparation sétait uniquement
déroulée sur deux soirées en semaine (dans la foulée
dune journée de travail) ont exprimé des frustrations
à légard de leur préparation.
CONCLUSIONS
Lexemple
des Conférences publiques de Consensus dans les problématiques
dopinion publique montre clairement quil existe des méthodes
efficaces pour éviter les écueils que rencontrent les approches
consommateurs traditionnelles quand il sagit dinnovation.
Il
est possible de faire communiquer le grand public et les experts, dès
lors que lon sattache à sélectionner et à
former des participants impliqués (au sens intéressés
par le sujet), ouverts à lécoute et au débat
Il
est possible de donner au grand public, et donc aux consommateurs, les
moyens dappréhender la nouveauté (y compris la plus
complexe ou la plus révolutionnaire) dès lors quils
y sont préparés : il suffit de les former aux différents
aspects de linnovation étudiée, et de leur donner le
temps de simprégner de ses différentes facettes.
Il
est possible par là même, de faire dun grand public
réputé passif et conformiste, une force de proposition réelle.
En
sattachant à sélectionner des participants réellement
intéressé par la démarche, mais aussi en leur donnant
les moyens de simprégner du sujet, et de rendre compte de
leur avis à part entière, cest de fait le levier de
limplication quactivent les Conférences publiques de
consensus. Un levier qui pourrait être utilement intégré
par les praticiens des études de marché, afin de réintégrer
le consommateur dans les processus dinnovation eux-mêmes, mais
également de mieux apprécier leurs motivations fondamentales.