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1.
Ce qui se passe aujourd'hui est une révolution très fondamentale
: lorsque a été inventée l'écriture, tout un
temps culturel a basculé, on a inventé les premières Sciences
et le monothéisme ; quand on a inventé l'imprimerie a été
inventée la physique. Quand Montaigne dit " avoir la tête bien
faite et non bien pleine ", c'est à cause de l'imprimerie : la librairie
dans laquelle il se trouve est le premier cas où l'imprimerie permet
à un individu habitant dans la campagne, à Bordeaux, d'avoir
du savoir chez lui. Il se moque de la mémoire car les livres sont autour
de lui.Or arrive aujourd'hui une révolution de ce genre et cette révolution
renverse complètement toutes nos idées concernant la Science
; elle change. C'est le " tuyau " qui fait le sens : dès qu'on invente
un tuyau, on invente une nouvelle pédagogie. Le changement est tel qu'il
va rendre désuète la totalité des systèmes précédents.
Nous vivons donc une fracture et cette fracture demande qu'on n'ait plus la
même idée sur la pédagogie, sur les disciplines. Nous sommes
à la recherche, précisément, de ce nouveau type de reconstruction
" à zéro " ; Par exemple, tout ce que l'on conçoit comme
campus, lycées, classes, sont des concentrations qui sont appelées
à avoir un rôle mineur par rapport à ce phénomène.
Il faut donc tout repenser : la classe, le lycée, l'architecture, la
bibliothèque, le campus. Ainsi, si le système de conservation
du savoir au premier millénaire avant Jésus Christ était
de l'ordre du temple, que si, à la Renaissance, avec le livre, il devient
de l'ordre de la banque, ce qui caractérise la façon dont le
savoir s'organise maintenant, c'est qu'au-delà même du réseau,
il fait espace. Le savoir s'organise en espaces et cette notion va gouverner
la façon dont on va mettre en place les technologies de réseaux.
Mais l'optique de " réseaux " est encore une optique de château-
fort contre laquelle il faut se battre : le savoir est partout dans la société,
le savoir fait infrastructure, il est le territoire même de la richesse
; et donc, le plus important n'est pas tant le tuyau, c'est-à-dire l'interconnexion,
mais bien plutôt d'imaginer des systèmes de circulation, ainsi
que de cartographie de l'espace : les premiers permettant d'aller très
vite d'un savoir à l'autre, les seconds permettant de s'y " retrouver
" sur un territoire.
2. Internet et le Savoir : la problématique d'Internet est comparable
au marché sur la place d'un petit village :ce n'est pas parce qu'il
y a des marchands d'oeufs que les clients viennent sur la place du village
; c'est quand les clients viennent sur la place du village que les marchands
d'oeufs apparaissent.Il faut donc bien commencer par créer le marché
; Or, ce marché, cette connexion, a un coût et pose donc le problème
de la gratuité ; d'un côté, pour tout ce qui concerne la
tradition française, l'école laïque et obligatoire, l'égalité
des chances, la gratuité est un principe basique ; de l'autre, il n'est
plus sûr que la gratuité totale soit souhaitable : il est possible
que la personne qui constatera que c'est gratuit ait tendance à dévaloriser
l'ensemble du savoir qui lui sera accessible. L'idéal serait pourtant
qu'il y ait partout des bases de données et que tout le monde puisse
consulter gratuitement ; mais l'essentiel, là encore, est d'organiser
un réseau de la demande. Il faut que la demande soit organisée
; alors, elle appellera l'offre. Il y aura un véritable échange.
Globalement parlant, ces réseaux ne devront pas recopier les systèmes
pédagogiques tels qu'ils sont dans l'ancien système : il faut
en inventer de nouveaux.
3.
Le problème de l'éducation est d'abord un problème pédagogique,
ensuite un problème de formation professionnelle ; enfin un problème
de citoyenneté : jadis, on prenait un fils de casseur de cailloux pour
en faire un académicien ; puis on a pris un chômeur pour en faire
un programmateur ; aujourd'hui, on prend un exclu pour tenter d'en faire un
citoyen ; Et aujourd'hui, les trois missions se recouvrent l'une l'autre :
on ne pourra pas faire d'éducation si on ne résout pas, en même
temps, les deux autres niveaux qui sont la formation professionnelle et l'insertion
; Il faut donc comprendre que pour bien aborder ces problèmes, il faut
partir de la demande vers l'offre et non l'inverse ; l'idée fondamentale
est donc de partir du niveau le plus basique et tenter de faire des connexions
à partir de choses déjà existantes ;
4. Il faut donc inventer un nouveau type d'enseignant; le nouvel enseignant
doit être un réel pédagogue, et non plus un simple instructeur
; une sorte d'accompagnateur. Ce qui d'ailleurs peut permettre de résoudre
le problème d'identité des enseignants, qui est grave : aujourd'hui,
la situation hiérarchique du savoir est souvent renversée, l'instituteur
n'étant pas préparé aux questions de ses élèves.
Or, cette situation fait peur aux enseignants plus que tout autre chose.
5.
Les problèmes de l'institution Education nationale sont avant tout
question de volume, de masse et d'inertie : il est très difficile d'orienter
en temps réel un énorme bateau. Or, l'Education nationale fourmille
d'initiatives locales. Il faut donc partir de la base et imaginer une structure
en réseaux libre avec le moins de hiérarchies et contrôles
possibles. Parmi les initiatives locales, les expériences pédagogiques,
il faudrait sélectionner les plus remarquables, et, dans la politique
de choix, dans l'avancement, eh bien, de façon systématique et
visible, il faudrait faire avancer leurs promoteurs de deux échelons
: tout le monde suivrait.
6. Il ne faut pas croire que la France soit en retard pour les raisons
qu'on lit dans les journaux et dans les chiffres ; simplement, comme dans tous
les pays latins, les français adorent le lien social alors que les anglo-saxons
non;la connexion par réseau leur sert pour faire des choses qui, nous,
nous dégoûteraient (faire ses courses par exemple). L'Amérique
est une société où il y a très peu de liens : on
ne se connaît pas les uns les autres.C'est un pays sans liens.
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