Dossier spécial 31/03/2020

Quelle société après le coronavirus ?

6 tendances qui vont s’accélérer à cause de cette crise sanitaire.

 

À quoi ressemblera la France après le reflux de l’épidémie qui la frappe à quelques jours du printemps ? Bien malin celui qui peut s’avancer en la matière. Cependant, sans tomber dans la prédiction bon marché, il apparaît évident que certaines tendances récentes sont susceptibles d’être amplifiées par la mise en quarantaine de toute la population française.

 

En voici un premier aperçu, réalisé à partir des données historiques de Sociovision (groupe Ifop). Chaque année, Sociovision reconduit une enquête sur les valeurs et les modes de vie auprès d’un échantillon national représentatif de 2000 Français*. Ont été retenues les tendances qui ont progressé au cours des cinq dernières années et dont il y a tout lieu de penser qu’elles vont se poursuivre et s’amplifier à cause de cette crise sanitaire sans précédent. 

 

1 – Le règne de la “e-life” va s’accélérer

 

Commençons par le plus évident. La mise en quarantaine et l’injonction des pouvoirs publics à la « distanciation sociale » sont une bénédiction pour la société des écrans. La « e-life », déjà largement amorcée, va s’accélérer au sein des foyers confinés et Netflix ou Amazon seront leurs prophètes ! Du e-commerce aux e-conférences, en passant par les e-apéros, la dématérialisation va connaître une avancée spectaculaire. Celle-ci est déjà largement là : en 2019, 24% des Français regardent quotidiennement des plateformes vidéo de type Netflix (50% des 15-24 ans) et 22% écoutent tous les jours de la musique en streaming sur Deezer ou Spotify (58% des 15-24 ans). D’autres pratiques vont se développer dans le contexte actuel : réunions à distance, téléconsultations des médecins, des psychologues, télétravail, éducation à distance, médias digitaux, vente à distance, livraison au domicile, etc.

 

Attention cependant à ne pas tirer de conclusions définitives sur ce chapitre technologique. Il est probable que la fin du confinement obligatoire sera suivie immédiatement d’une explosion des contacts sociaux et des rassemblements physiques. Les Français auront envie de retrouver leurs proches et d’être ensemble. Reste que la dématérialisation des modes de vie aura, dans l’intervalle, accéléré sa progression irrésistible.

 

2 – Les Français vont se recentrer sur l’essentiel

 

Le confinement obligatoire aura sans doute un second effet : permettre à de nombreuses personnes de se concentrer sur ce qui est vraiment important pour eux. Ou, à tout le moins, d’y réfléchir à tête reposée. En 2019, 73% des Français étaient d’accord avec l’affirmation suivante : « J’aimerais revenir à l’essentiel, me concentrer sur ce qui compte vraiment pour moi ». Un chiffre en augmentation de 3 points par rapport à 2018. Cette envie était jusque-là contrariée par le manque de temps. La mise en quarantaine donne l’occasion aux Français de rattraper le temps perdu. Car du temps, ils vont en avoir désormais. Et d’abord du temps pour eux. Car c’est souvent de cela qu’ils manquent : des moments rien qu’à eux où personne ne vient les déranger.

 

C’est aussi plus de temps disponible pour leur foyer et leurs proches. Pour ceux qui sont confinés ensemble, cela offrira peut-être des occasions se rapprocher (ou le contraire…). Mais, même à distance, les Français disposeront de temps pour reprendre contact avec ceux qu’ils aiment. Les rituels entre proches sur Facebook ou WhatsApp se multiplient déjà (rendez-vous avec les grands parents, discussions en ligne, etc.).

 

Il faut d’ailleurs souligner au passage que le « cocooning », mot inventé à la fin des années 80, va trouver son parfait couronnement dans les semaines à venir. Il s’est imposé dans les faits au cours des années 2000. Avec la généralisation d’Internet, de plus en plus d’activités ont été entreprises à distance (communiquer, acheter, vendre, louer, …). La période actuelle vient consacrer une évolution sociologique majeure de la période récente. Ainsi, en 2019, 66% des Français reconnaissent « préférer passer des moments tranquilles avec leur famille ou leurs amis ou chez eux plutôt que de les voir à l’extérieur ». L’expérience du confinement va donner à la maison un rôle central et, pour certains, une occasion de la redécouvrir, voire de la réinventer.

 

3 – La rationalisation de la consommation va se poursuivre

 

La consommation est le troisième domaine qui devrait confirmer les évolutions récentes. Depuis 2009, les habitudes des Français ont beaucoup changé. Ils sont devenus plus rationnels. Même si le plaisir consumériste n’a pas disparu, le sentiment de déclassement qui touche une part croissante de la population française, a modifié les comportements. Désormais, les consommateurs font plus attention, arbitrent davantage, cherchent les meilleurs prix et prennent plus de temps pour se décider. La décennie 2010-2019 a ainsi été marquée par le boom du marché de l’occasion. 47% des Français achetaient d’occasion en 2008, ils sont 60% dix ans plus tard. Au-delà du prix, ils réfléchissent davantage au contenu de ce qu’ils achètent.  L’époque de l’hyperconsommation et de l’accumulation matérialiste est derrière nous. Plus informés et parfois plus experts, les Français exigent plus de transparence, plus de garanties sanitaires, plus de qualité. Nul doute que cette crise les rendra encore plus exigeants. Le tournant des marques vers plus de « responsabilité » va donc s’amplifier dans les années qui viennent.

 

Mais là encore, attention à ne pas conclure trop vite à un avenir fait d’austérité et de minimalisme. D’abord parce qu’en ces temps de réclusion involontaire, le plaisir est la dernière chose qui reste pour garder le moral. Il est probable que les petits plaisirs alimentaires (glaces, chocolat, bons plats faits maison…) ou les jeux (vidéos ou de société) permettront d’aider à passer l’épreuve. Ensuite, parce qu’au sortir de cette crise sanitaire, après des semaines de privation, les Français auront une énorme envie de se défouler. Une vague d’hyperconsommation s’en suivra certainement pendant quelque temps, comme une séance de rattrapage.

 

4 – La demande de collectif va s’amplifier

 

En 2010, la sociologue américaine Sherry Turkle publiait Seuls ensemble : de plus en plus de technologie, de moins en moins de relations humaines. Dans ce livre rapidement devenu une référence, elle montrait que la diffusion d’internet avait produit un paradoxe : les gens étaient physiquement ensemble, mais virtuellement isolés. Avec la mise en quarantaine de la France entière, c’est le contraire : les gens sont physiquement isolés, mais virtuellement ensemble. Joli retournement de situation qui ne survivra peut-être pas à l’épisode du coronavirus, mais qui exprime le besoin d’être connecté aux autres.

 

Pourtant, la demande de collectif est réelle et de plus en plus affirmée dans la société. En témoigne cette liste des mots qui « tiennent personnellement à cœur » aux Français que l’enquête de Sociovision soumet chaque année aux personnes interrogées. Entre 2014 et 2019, sur une liste de 22 mots, les mots « solidarité » et « fraternité » sont parmi les mots dont le nombre de citations a le plus progressé. Dans le même temps, les mots plus individuels de « plaisir » et de « réussite » ont nettement baissé. Cette hausse des valeurs collectives en dit long sur l’absence de collectif que ressentent les Français aujourd’hui. Car c’est bien cela que mesurent ces mots : le sentiment que les valeurs de solidarité perdent du terrain et qu’il faut par conséquent les défendre. Au sortir de cette crise, le collectif sera la priorité du gouvernement. Mais la demande avait commencé avant.

 

Ce désir de collectif va s’imposer également aux entreprises. La demande de RSE (responsabilité sociétale de l’entreprise) va continuer à se faire pressante. Ainsi 73% des salariés âgés de 35 à 49 ans considèrent aujourd’hui que les entreprises devraient avant tout se préoccuper de l’effet de leurs « actions sur l’environnement, l’harmonie sociale et l’épanouissement de leur personnel ». La priorité était claire avant la crise ; elle le sera encore davantage après.

 

5 – La santé va représenter une part prépondérante de la conscience écologique

 

Les théories « effondristes » ont le vent en poupe depuis deux ans. Nul doute que l’épidémie du coronavirus et ses conséquences nationales vont renforcer la conviction partagée déjà par 42% de Français que « notre civilisation va bientôt disparaître ».

 

Ce qui est clair, c’est que le volet sanitaire de la conscience écologique qui ne cesse de s’affirmer depuis deux ans, va sortir fortifié de cette crise. La dégradation de notre environnement, en particulier les effets nocifs de la pollution sur les Français, est une préoccupation qui a bondi depuis trois ans (24% des Français plaçaient en 2017 la pollution parmi les deux problèmes qui les préoccupaient le plus, ils étaient 46% en 2019). De fait, la proportion de Français déclarant qu’ils font « de plus en plus attention aux conséquences que pourraient avoir sur la santé les produits qu’ils achètent » n’a jamais été aussi haut (82% en 2019 vs. 76% en 2012). Les applications de type Yuka vont devenir des armes encore plus puissantes dans les mains des consommateurs de produits alimentaire ou cosmétiques (22% les utilisent déjà).

 

Les jeunes de la « génération PNNS », ceux qui ont 20 ans aujourd’hui (et qui pendant 20 ans ont donc été biberonnés aux messages du PNNS, le Plan National Nutrition Santé) expérimentent en grandeur nature le principe de précaution dont ils sont les héritiers. Dans les années qui viennent, l’épisode du coronavirus non seulement aura marqué cette génération, mais elle l’aura définitivement alertée contre les menaces sanitaires à venir. Arrivée à l’âge adulte, elle changera la donne en augmentant la pression sur les acteurs politiques et économiques.

 

6 – Le rapport au travail va poursuivre sa mue

 

Enfin, il est probable que le travail va changer. Pas seulement sur le plan pratique, car – c’est une affaire entendue – le télétravail va connaître un essor sensible au cours des prochaines semaines et s’imposer comme une façon normale de travailler au XXIème siècle. Cela n’était pas encore gagné dans les esprits de certains managers. Aujourd’hui, un salarié sur deux juge souhaitable qu’à l’avenir, on travaille le plus souvent en dehors des locaux de son entreprise, dans des espaces dédiés ou non au travail ou chez soi. Ce chiffre a toutes les chances de grimper après l’épisode du coronavirus qui suit la longue séquence des grèves contre le projet de réforme des retraites.

 

Mais c’est dans la façon d’envisager son travail que les choses sont susceptibles de changer en profondeur. Les Français, au cours de la décennie précédente, ont réalisé l’importance de maintenir un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Les générations précédentes avaient négligé cet équilibre. Cet axe sortira vraisemblablement renforcé de cette crise sanitaire. Les Français vont très certainement ressentir le rôle fondamental du travail dans la construction de leur identité, mais ils vont aussi comprendre que, dans la période incertaine dans laquelle nous sommes entrés, rien ne vaut une vie pleinement épanouie. Le confinement, une arme anti-burn-out ?

Votre interlocuteur

Rémy Oudghiri Directeur Général Sociovision

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